Hier la soirée s’annonçait pourtant sous de bons auspices. Des retrouvailles entre amis dans la joie et la bonne humeur… enfin jusqu’à ce que l’un d’entre eux lance sur un ton jovial et plein de fierté conviviale « Et si on faisait un Scrabble ? » Un coup de poing ne m’aurait pas fait autant d’effet. J’avais envie de lui répondre « Tu t’ennuies ou quoi ?! »
Je n’aime pas les jeux de société et je n’en propose jamais. Mais dès qu’une boîte de Scrabble apparaît sur la table, tous les regards glissent vers moi : “Toi, tu vas jouer, hein ? T’es quand même prof de français ! Allez ! ” Comme si j’avais signé un contrat invisible pour défendre la langue française au mot compte triple.
Je m’installe, résignée. Mes lettres sont catastrophiques : trois consonnes inutilisables W, K, Q et un E qui ne sauvera rien. Décidément, je manque de chance. Je pose “MOT”. Basique, banal… presque gênant de simplicité. 4 points…pas mieux qu’une élève de primaire ! Autour de la table personne ne parle, juste un petit « Ah… » murmuré, discret et difficile à interpréter. Ils sont déçus… et moi donc !
Au fur et à mesure des tours, les scores s’additionnent, les colonnes sous les prénoms se remplissent, et je vois la mienne grimper comme la tortue cherchant à rattraper le lièvre. L’agacement me gagne. Mes amis choisissent les mots comme des stratèges, tout pour le score maximum : un Y ici…un mot compte triple là. Moi, je me triture l’esprit pour trouver des mots qui sonnent bien, que je trouve jolis, poétiques pourquoi pas… mais qui ne me rapportent presque pas de points. À croire que je n’ai rien compris aux règles du jeu ! Chaque mot nouveau qu’ils posent me fait froncer les sourcils, et pourtant je souris. Il faut bien garder la face…
Et puis arrive le moment fatal, celui que je redoute le plus : quelqu’un pose un mot que je ne connais pas. Petit flottement intérieur, je baisse le nez sur ma rangée de lettres .Tous les regards se tournent vers moi. Silence, curiosité et amusement. On me scrute comme si ma réputation de prof de français reposait sur ma réaction.
Je respire, je tremble un peu et pourtant je lance sur un ton grave et affirmé : “Ah oui, c’est très technique… du registre soutenu… enfin, vous voyez, un mot désuet et qu’on n’emploie plus !” Au fond de moi, les battements de mon cœur s’accélèrent et je croise les doigts : s’il vous plaît, ne vérifiez pas tout de suite, laissez monsieur Larousse sagement roupiller dans son coin.
Je vois leurs sourcils froncés et leurs regards intrigués. Vont ils se contenter de cette réponse obscure ou devineront ils l’ignorance que je cherche désespérément à dissimuler ? Défendre avec sérieux un mot dont je ne sais rien, tout en espérant qu’aucun dictionnaire ne soit à portée de main, certains diront que c’est de la mauvaise foi … moi je dis que c’est un art !
Évidemment, je finis par perdre. Clairement. Sans appel. Une défaite cuisante comme une appréciation indélébile sur mon diplôme du capes de lettres : “Bonne maîtrise théorique du lexique, mais application encore hésitante en situation réelle ; fait preuve d’une mauvaise foi certaine pour compenser.”
Être prof de français ne donne assurément aucun avantage particulier au Scrabble… croyez moi ! Et le pire c’est que longtemps après que la partie soit finie, cet échec alimente encore joyeusement le reste de la soirée… non décidément, je n’aime pas les jeux de société !
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